Le débat sur l’évolution institutionnelle de la Guadeloupe ne se limite pas à un affrontement juridique entre l’article 73 et l’article 74 de la Constitution et ceux qui les promeuvent. Derrière les discours officiels se joue en réalité un rapport de force discret mais soutenu entre le pouvoir politique et le pouvoir économique.
Au centre de cette séquence, une figure cristallise l’attention, Bruno Blandin, membre élu de la Chambre de commerce et d’industrie des îles de Guadeloupe et président de l’UDE-MEDEF Guadeloupe.
Un discours qui se veut au dessus du débat institutionnel
Officiellement, Bruno Blandin affirme ne pas vouloir être enfermé dans un débat d’articles constitutionnels. Ni 73, ni 74. Ce qui l’intéresse, dit il, c’est le projet, la vision, l’avenir de la Guadeloupe.
Ce positionnement peut sembler rassembleur. Il donne l’image d’un acteur responsable, prudent, soucieux de ne pas engager le territoire dans ce qu’il qualifie de « saut dans l’inconnu ». Mais, cette posture mérite d’être analysée plus finement.
Car refuser de parler du cadre institutionnel, c’est aussi refuser de dire qui décidera demain, avec quels leviers, et au bénéfice de qui.
Une contestation de méthode plus que de fond
Le cœur du discours du patronat repose sur un reproche récurrent : le monde économique n’a pas été associé aux discussions menées par le Congrès des élus.
Or, il est aujourd’hui établi que des invitations ont bien été adressées aux organisations patronales.
La vice-présidente de l’UDE-MEDEF a été reçue, auditionnée. Patrick VIAL-COLLET, président de la Chambre de Commerce des Iles de Guadeloupe (CCI-IG), à pour sa part été auditionné le 14 avril 2025.
La controverse ne porte donc pas tant sur l’existence de discussions que sur leur nature.
Autrement dit le monde économique n’a pas été absent, il n’a simplement pas été, pour la première fois depuis longtemps, en position de piloter… afin que rien ne change pour lui.
Cette nuance est essentielle pour comprendre la suite.

(PAGE 207 DU RAPPORT D’ANALYSE DES MODALITÉS DE MISE EN ŒUVRE D’UNE POLITIQUE FISCALE ADAPTÉE À LA GUADELOUPE)
Qui est réellement représenté
Lorsque Bruno Blandin s’exprime au nom de la CCI, il est censé représenter l’ensemble des entreprises guadeloupéennes, des artisans aux grands groupes.
Dans les faits, son logiciel est d’abord celui du Medef. Une organisation historiquement dominée par les entreprises les plus puissantes, les plus capitalisées, celles qui maîtrisent les marchés publics, les réseaux d’influence et les mécanismes institutionnels.
Depuis quelques années, des petites entreprises ont rejoint ces structures. Mais leur poids réel dans les décisions reste marginal. Beaucoup adhèrent dans l’espoir d’accéder à des informations, à des opportunités, parfois simplement à une reconnaissance. Rarement à un véritable pouvoir.
Ainsi, le discours de prudence économique protège avant tout ceux qui bénéficient déjà du système actuel.
Il est par ailleurs utile de rappeler que Bruno Blandin n’est pas un nouvel acteur dans le paysage économique guadeloupéen. Reconduit à la tête de l’UDE-MEDEF Guadeloupe depuis de nombreuses années, présent dans les instances patronales depuis plus d’une décennie, et ayant exercé deux mandats au sein de la Chambre de commerce et d’industrie des îles de Guadeloupe, il fait partie des figures installées du pouvoir économique local.
Dès lors, certains observateurs s’interrogent : si l’évolution institutionnelle représente aujourd’hui un enjeu aussi déterminant pour l’avenir économique du territoire, comment expliquer qu’au cours de ces dernières années, aucune réflexion structurée ni proposition publique n’ait émergé de ces instances sur une éventuelle adaptation vers un modèle de type article 74 ?
Cette interrogation ne constitue pas une accusation, mais elle souligne une réalité politique : le débat sur l’autonomie ne naît pas dans le vide. Il s’inscrit dans un contexte où les principaux acteurs économiques occupent les responsabilités depuis longtemps, sans avoir, jusqu’ici, porté eux-mêmes un projet alternatif formalisé.
La stabilité, pour qui ?
L’argument de la stabilité est central dans la parole patronale :
– stabilité fiscale
– stabilité sociale
– stabilité réglementaire
Pour les grandes entreprises, cette stabilité est un atout majeur. Elle garantit la continuité des flux financiers, des exonérations, des cadres juridiques connus.
Pour de nombreuses petites entreprises guadeloupéennes, la réalité est tout autre. Elles vivent déjà l’instabilité :
– retards de paiement
– accès difficile aux marchés
– normes lourdes
– concurrence déséquilibrée
– faible protection réelle
Pour elles, le système actuel n’est pas protecteur. Il est souvent perçu comme verrouillé.
Dès lors, bloquer toute évolution au nom de la stabilité revient de fait à figer un rapport de force défavorable aux plus petits.
L’autonomie politique comme menace implicite
C’est ici que le débat devient sensible.
Une évolution institutionnelle portée par des élus comme Guy Losbar ouvre la possibilité d’une relocalisation du pouvoir économique :
– choix plus politiques dans les marchés publics
– priorité accrue à l’entrepreneuriat local
– redéfinition des critères d’attribution
– remise en cause de certains équilibres historiques
Pour les acteurs économiques dominants depuis des décennies, ce n’est pas une abstraction. C’est un risque concret de perte d’influence.
La prudence affichée n’est donc pas uniquement économique. Elle est aussi stratégique.
Une fracture silencieuse
Le débat n’oppose pas simplement deux visions institutionnelles. Il oppose un pouvoir économique concentré à un pouvoir politique qui cherche à reprendre la main une logique de continuité à une logique de redistribution, une économie maîtrisée par quelques uns à une économie que beaucoup espèrent plus ouverte.
Dans ce contexte, la posture du monde économique peut, sans le dire, desservir les petites entreprises guadeloupéennes, non par volonté affichée, mais par effet structurel.
Préserver l’équilibre des positions dominantes ?
Blandin, lorsqu’il s’exprime au nom de la Chambre de commerce et d’industrie des îles de Guadeloupe et du MEDEF Guadeloupe, comme l’expression d’une prudence stratégique plus profonde. Selon cette lecture, il ne s’agirait pas seulement d’un appel à la clarté ou à la concertation, mais aussi d’une volonté de préserver un équilibre économique construit depuis plusieurs décennies, au sein duquel certains acteurs occupent une position dominante.
Dans cette perspective, toute évolution institutionnelle majeure pourrait rebattre les cartes, redistribuer les rapports d’influence et ouvrir l’accès à de nouveaux acteurs. C’est précisément cette incertitude qui nourrirait les réticences d’une partie du patronat, attachée à un cadre qu’elle maîtrise et dont elle connaît les mécanismes. Pour ces analystes, le débat actuel dépasse donc largement la question juridique des statuts : il pose en réalité celle du contrôle futur de l’économie guadeloupéenne.
Comprendre pour mieux choisir
Aider les Guadeloupéens à comprendre ce débat, ce n’est pas désigner des coupables. C’est mettre en lumière les intérêts en jeu, les équilibres réels et les non dits.
L’évolution institutionnelle n’est ni une solution miracle, ni un danger automatique. Mais elle pose une question fondamentale qui décide de l’économie guadeloupéenne, et au bénéfice de qui ?
C’est à cette question, plus encore qu’à celle des articles de la Constitution, que le débat actuel tente de répondre.
Jean-Yves FRIXON




















